FME

Quel bilan du 9ème Forum Mondial de l’Eau à Dakar ?

L’organisation du FME, un défi relevé par le Sénégal

Dans un contexte largement défavorable, marqué par la pandémie, les enjeux sécuritaires dans la sous-région et la guerre en Ukraine, la tenue du Forum Mondial de l’Eau est un succès en soi. Le Sénégal, pays-hôte, a relevé le défi d’accueillir plusieurs milliers de personnes, pour le premier FME tenu en Afrique subsaharienne. Le Forum a ainsi présenté une très bonne opportunité pour le Sénégal, et plus largement pour l’Afrique, avec une très forte affluence sénégalaise et africaine.

En revanche, certaines régions ont été sous-représentées, en particulier l’Amérique latine et l’Asie. Les organisations internationales ont souvent été représentées par leurs branches locales en Afrique de l’Ouest.

Des obstacles à la participation, mais une société civile dynamique

Les organisations de la société civile (OSC), en particulier des pays en développement, se sont heurtées à de multiples blocages : des frais d’inscriptions trop élevés (entre 650 et 800 euros), la mise en place très tardive (à 2 semaines du Forum) d’un mécanisme de soutien financier, le manque de porte-paroles à l’Ouverture ou dans les segments politiques de haut niveau.

Cependant, des OSC se sont organisées pour structurer des mobilisations communes et faciliter leur participation. Les associations sénégalaises, à travers la Plateforme des OSC eau et Assainissement (POSCEAS), ont été très présentes, avec un stand dynamique sur le Pavillon Sénégal. Des réseaux comme l’Effet Papillon ou la Coalition Eau ont permis de faciliter la venue de représentants d’OSC d’Afrique de l’Ouest, d’Asie et d’Amérique latine.

Le Forum s’est ouvert à la jeunesse mondiale avec la mise en place d’un tarif jeune à bas coût, un Espace jeunesse (pour la première fois lors d’un Forum) et des participations dans les sessions de haut niveau.

Ainsi, d’édition en édition, la Coalition Eau constate que la place de la société civile évolue de façon aléatoire au sein des FME : elle n’est jamais acquise. Ce manque d’inclusivité, pour un espace qui se veut résolument multi-acteurs, affaiblit les résultats et la crédibilité du processus des FME dans son ensemble.

Une dimension politique décevante par rapport aux ambitions initiales

L’ambition de ce Forum était de marquer une rupture avec les forums précédents, notamment par une mobilisation politique de grande ampleur autour de deux sommets de chefs d’Etats, l’un mondial et l’autre africain (sommet extraordinaire de l’Union Africaine, dont le Sénégal exerce la Présidence au 1er semestre 2022). Cependant ces sommets annoncés au début du processus préparatoire n’ont finalement jamais été organisés, affaiblissant les ambitions politiques de l’événement.

Six chefs d’Etats africains ont pris part en présentiel à la Cérémonie d’ouverture (Sénégal, RDC, Ethiopie, Mauritanie, Guinée Bissau, Gambie), mais aucun engagement concret n’a été annoncé. En outre, les prises de paroles individuelles de Chefs d’Etats n’ont rien à voir avec un véritable sommet politique qui aurait permis des négociations et des décisions collectives qui s’imposent face à la crise de l’eau.

En dehors du volet Chefs d’Etats, les différents segments politiques (ministériel, parlementaires, élus locaux, organismes de bassin) ont permis des échanges entre ces acteurs présents au Forum sur les enjeux et des propositions d’actions.

Une déclaration « Blue Deal » a été lancée à l’issue du Forum et fait la part belle aux enjeux liés aux droits humains à l’eau et à l’assainissement, à la gouvernance et à la coopération. Cependant celle-ci n’est pas issue d’un processus de négociation intergouvernementale ni endossée par les Etats : elle invite les différents acteurs à agir.

Cette nouvelle édition du FME, avec une faible participation à haut niveau politique malgré des ambitions initiales fortes, démontre à nouveau que le Forum n’est pas le cadre adéquat pour organiser un véritable sommet politique de grande ampleur sur l’eau. 

Rassembler les acteurs, la force principale du FME

Le FME n’est pas un forum des gouvernements, c’est un forum multi-acteurs. Le FME de Dakar a réussi ce qu’il devait et pouvait faire : être une arène d’échanges multi-acteurs sur les enjeux de l’eau et de l’assainissement, à travers le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau.

L’agenda thématique a été très fourni, avec de nombreuses sessions et ateliers parallèles, intéressant un public large.

Les sessions thématiques ont été conclues par 4 grandes tables-rondes sur les 4 priorités du Forum (Sécurité de l’eau, Développement rural, Coopération, Outils et Moyens), lors desquelles diverses initiatives ont été lancées ou valorisées, telles que des publications, des guides, des campagnes, des plans d’action, etc. Leur impact concret dépendra de la volonté de mise en œuvre par les acteurs à l’origine de ces initiatives. Il serait toutefois utile que le Conseil Mondial de l’Eau réalise un suivi de ces initiatives pour la prochaine édition du FME qui aura lieu en Indonésie en 2024.

En somme, le FME constitue un espace utile pour se voir, se rencontrer, valoriser l’action de son organisation, développer les activités avec les partenaires, créer des opportunités, réseauter, organiser des RDV de plaidoyer ciblés…

Pour la Coalition Eau, le FME a aussi été l’occasion d’organiser des activités avec la société civile en Afrique. Avec le CONGAD et la POSCEAS, elle a organisé en marge du Forum un atelier régional de 2 jours, rassemblant les collectifs de l’Alliance d’Afrique Francophone pour l’Eau et l’Assainissement (AAFEA) issus de 9 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Quelques faits marquants du Forum

Parmi les faits marquants du FME, on peut retenir :

  • La création d’un panel international de haut niveau sur les investissements dans le secteur de l’eau en Afrique, dont l’objectif est de développer des voies concrètes pour mobiliser 30 milliards de dollars par an jusqu’en 2030, pour mettre en œuvre le Programme d’investissement dans l’eau en Afrique (AIP) et pour combler le déficit d’investissement dans l’eau existant en Afrique
  • La remise du Grand Prix Mondial Hassan II de l’Eau au Haut-commissaire de l’Observatoire pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), Hamed Diane SEMEGA. Ce Prix est attribué tous les trois ans lors de la cérémonie d’ouverture du Forum Mondial de l’Eau. Un trophée et un certificat ont été décernés au lauréat ainsi qu’un prix de 500 000 dollars.
  • La publication du Rapport spécial du Joint Monitoring Program OMS/UNICEF sur « les progrès en matière d’eau potable, d’assainissement et d’hygiène en Afrique 2000 – 2020 : 5 ans dans les ODD », à retrouver ici 
  • La publication du Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau « Eaux souterraines, rendre visible l’invisible » (UNESCO – UN Water), à retrouver ici
  • Le lancement du « Handbook for parliamentarians » du Partenariat Sanitation and Water for All (SWA), à retrouver ici
  • La Campagne sur « Les eaux souterraines : rendre l’invisible visible » pour la Journée Mondiale de l’Eau du 22 mars, plus d’informations ici
  • L’appel du rapporteur spécial Pedro Arrojo contre l’appropriation, la pollution et la surexploitation des eaux souterraines, à retrouver ici

Le Forum Alternatif Mondial de l’Eau (FAME)

En marge du FME, des organisations de la société civile et des activistes ont organisé un Forum Alternatif Mondial de l’Eau, au CICES à Dakar, avec la participation de quelques centaines de personnes, autour du thème « L’accès à l’eau et à l’assainissement, une question de santé publique et un baromètre de la démocratie ».

Pour certaines organisations, le FAME est un lieu pour contester la tenue du Forum officiel et en particulier rejeter une vision trop « marchande » de l’eau. Pour d’autres, ce FAME – ouvert à toutes et tous gratuitement – a été un lieu d’expression offert aux OSC qui ne pouvaient pas participer au FME.

Le FAME est apparu assez coupé des décideurs, qui y ont été faiblement représentés. Cependant une déclaration du FAME a été adoptée, laquelle appelle entre autres à la convergence des initiatives de luttes pour les droits humains à l’eau et à l’assainissement, à la terre et à l’environnement, la création au sein de l’ONU d’une Haute autorité indépendante de l’eau ou encore la création d’une conférence autochtone des Nations Unies sur l’eau.

Et après ? La route vers la conférence de l’ONU sur l’eau de 2023

Les Nations Unies sont l’espace légitime pour organiser un véritable sommet politique intergouvernemental sur l’eau. La Conférence des Nations Unies sur l’eau, qui aura lieu en mars 2023 à New-York, et dont le FME constituait l’un des événements préparatoires, devra apporter des réponses concrètes aux défis de l’eau.

Pour la société civile, c’est une opportunité de plaidoyer au niveau international mais aussi national, pour préparer les engagements individuels des Etats. Les OSC devront également identifier les canaux de participation à cette réunion intergouvernementale.

C’est le sens de l’initiative de plaidoyer de l’Effet Papillon, lancée il y a un an, et à laquelle ont contribué plus de 200 participants issus de la société civile du secteur de l’eau provenant des 5 continents. L’Effet Papillon appelle à un sursaut politique mondial et adresse des demandes aux États, autour de 5 axes : volonté politique, gouvernance, participation citoyenne, financements et cadre multilatéral.

Au-delà la conférence de 2023, et puisqu’il n’existe actuellement aucun espace où les Etats peuvent négocier et coordonner leurs efforts dans le domaine de l’eau, la Coalition Eau et ses partenaires appellent à la création d’un comité intergouvernemental permanent, dédié à l’eau au niveau de l’ONU. Ce cadre global doit avoir pour mandat de réunir régulièrement les États, mobiliser leur volonté politique et d’accélérer les efforts pour assurer la mise en œuvre et le suivi des objectifs internationaux.

Pour aller plus loin :

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